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Bulletin, mars 2022

Une pandémie ne peut se vaincre qu’ensemble

par Monique Jeanmart

Automne 2021. L’Afrique du Sud annonce la découverte d’un nouveau variant, l’Omicron, sept fois plus contagieux que le Delta. Novembre 2021, la santé publique recommande une 3e dose pour les personnes vulnérables et les travailleurs de la santé. Janvier 2022, alors que le variant se répand comme une trainée de poudre sur la planète, on distribue la 3e dose à tous les doublements vaccinés. En Israël, c’est la 4e dose qui est administrée aux plus vulnérables.

Pendant que les pays riches se battent contre la Covid comme Don Quichotte contre les moulins, se met en place un « apartheid » vaccinal qui confirme une nouvelle injustice pour les pays pauvres. En décembre 2021, l’ensemble des pays à revenus élevés avait vacciné 70 % de leur population contre 3 % seulement pour les pays à faibles revenus. À la même date, le nombre de personnes infectées par le variant sur le continent africain atteignait 9 millions de personnes, 7 milliards de doses étaient administrées dans le monde, mais seulement 280 millions pour une population de 1,3 milliard d’africains. Au rythme actuel il faudra attendre août 2024 pour que l’Afrique atteigne les objectifs de vaccination [1].

COVAX, une initiative mal aboutie

Comment en sommes-nous arrivés là ? Dès les premiers mois de 2020, la course aux vaccins pour obtenir le plus de doses permet aux pays à revenus élevés de réserver des quantités massives de vaccins, sans égard aux prix, installant un égoïsme vaccinal qui perdure.

En avril 2020, à l’initiative de l’OMS (Organisation mondiale de la santé) se met en place une entente de vaccination universelle, le COVAX (Vaccine Global Axess Facility), initiative regroupant des gouvernements, des scientifiques, des philanthropes et des organismes de la santé avec pour objectif d’assurer un accès équitable aux vaccins et traitements contre la Covid. Plus de 180 pays se joignent à l’initiative en signant des accords qui précisent que les pays riches achèteront et payeront leurs doses par l’entremise de COVAX, les pays à faibles revenus les recevront gratuitement. Le plan prévoit que tous les pays recevront des doses pour immuniser 3 % de leur population (personnes à risque élevé), ensuite 20 % seront répartis équitablement pour couvrir les besoins de 20 % de personnes à risques moyens.

Les règles ne seront pas respectées parce que les clauses signées par les participants ne les empêchent pas de s’approvisionner directement auprès des multinationales et parce que ceux qui en ont les moyens ont déjà réservé et payé leurs vaccins - en quantité suffisante pour vacciner plusieurs fois leur population - avant même qu’ils soient approuvés et disponibles.

Le Canada, stratégie et critique

Parce qu’il n’a pas d’infrastructure pour les produire, le Canada se trouve dans la course aux vaccins avec la majorité des pays, dont les pays à faible revenu. Il a contribué à COVAX à hauteur de 420 millions de dollars en même temps qu’il concluait des ententes directement avec les pharmaceutiques. Ce qui lui a permis de recevoir par COVAX 1 903 200 vaccins d’AstraZeneca en même temps que les pays à faibles revenus. Stratégie qui ne serait pas critiquable si l’offre était suffisante et qu’il y avait assez de vaccins pour couvrir les besoins partout. Par cette stratégie le Canada a participé au « chacun pour soi vaccinal » et à la l’injustice vaccinale.

La levée des brevets en débats

Dès octobre 2020, l’Inde et l’Afrique du Sud demandent la levée des brevets pour produire eux-mêmes les vaccins et permettre à tous les pays d’atteindre un niveau de vaccination sans lequel on ne peut espérer vaincre le virus. Plusieurs organismes et collectifs vont en faire leur revendication. Mais la levée des brevets est-elle vraiment la solution ?

Les vaccins sont privatisés par les droits liés à la propriété intellectuelle, ce qui permet aux pharmaceutiques de fixer les règles du jeu et de faire des profits faramineux. Selon OXFAM, en 2021, Pfizer, BioNTech et Moderna ensemble ont réalisé des gains de 34 milliards de dollars avant impôts. En plus d’enrichir les actionnaires des multinationales, les brevets limitent la production des vaccins. Les vaccins sont brevetés, par ceux qui les ont élaborés, pour une durée de 20 ans, leur garantissant le monopole sur la fabrication et la stratégie de distribution. Si les brevets existent depuis longtemps, ce n’est que depuis les années 80 que les droits sur la propriété intellectuelle – avec la finance – sont devenus les piliers du capitalisme moderne. Le brevet qui reconnaît l’invention porte sur la technique de fabrication, mais ne révèle pas le savoir-faire attaché à cette technologie. Libéraliser les vaccins des brevets signifie lever l’exclusivité pour mettre fin au monopole et permettre à d’autres producteurs de les fabriquer. Ayant bénéficié de généreux fonds publics pour financer la recherche, rien ne justifie ce monopole ni les profits faramineux récoltés par les multinationales et leurs actionnaires. Revendication demandée par l’OMS, mais rejetée par la plupart des pays du G-7 dont le Canada.

Pour Fabienne Orsi [2] , libéraliser les vaccins signifie lever l’exclusivité de fabrication des pharmaceutiques pour permettre à d’autres producteurs de les fabriquer. Si ces multinationales ont joué un rôle indéniable, il faut rappeler qu’elles ont reçu des milliards de fonds publics pour financer la recherche. La libéralisation est un préalable, mais n’est pas suffisante parce qu’elle n’implique pas le transfert de savoir-faire et des nombreuses technologies développées antérieurement à la fabrication des vaccins contre la Covid. La vraie solution est de faire des vaccins des biens communs mondiaux. [3] « La notion de bien commun postule qu’aucun bien n’est commun par nature. Nous devons décider, politiquement, de ce qui est commun ou pas, et nous organiser pour qu’il le devienne. » C’est tout un système qu’il faut repenser. Parce que la pandémie est un mal commun mondial qui résulte de notre modèle de développement [4] , seul un changement de modèle permettra d’en sortir. « C’est dans ce sens qu’il faut aller si nous voulons trouver une réponse internationale qui soit à la hauteur de nos aspirations. »

Pour prolonger la réflexion

-  A voir : Grands reportages, La diplomatie des vaccins, RDI, vendredi 11 mars 2022 à 20 : 00. Documentaire sur l’injustice vaccinale et les failles du programme COVAX.
-  Alternatives économiques, Accés aux vaccins : Il faut aller au-delà de la libération des brevets, Entretien avec Fabienne Orsi, no 410, mars 2021.
-  Rose Marie Borges, La levée des brevets sur les vaccins anti-Covid : un débat tronqué entre droit, éthique et politique, Actu Juridique français, 22/07/2021 mis à jour le 06/08/2021.
-  Annie Labrecque, Pourquoi le Canada a-t-il recours à l’initiative COVAX pour se procurer des vaccins ? Québec Science, vol. 59, no 05, février 2021. –
-  Maïka Sondarjee, Injustice vaccinale, Le Devoir, décembre 2020.
-  2021 : l’année des injustices vaccinales, OXFAM France, 23 décembre 2021.
-  Eco d’ici, éco d’ailleurs, Pour lutter contre la pandémie, suspendre la propriété intellectuelle des vaccins, RFI, publié le 23/04/2021.

Notes

[12021 : l’année des inégalités vaccinales, OXFAM France, 23 décembre 2021

[2Fabienne Orsi, économiste, chercheuse à l’Institut de Recherche pour le Développement au sein du laboratoire Population, Environnent et Développement (Université de Marseille), membre des Économistes atterrés.

[3Sur le concept de communs voir Le retour des communs, bulletin d’Attac, no 57, juin 2018

[4Sur cette question, voir Pandémie, écologie, économie et politique, L’Aiguillon, bulletin d’Attac, no 63, mai 2020.



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