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Bulletin, juin 2017

Élections en Europe : « victoires » ambiguës des pompiers pyromanes

par Cédric Leterme

Le 15 mars dernier, l’Europe politique et médiatique poussait un premier « ouf » de soulagement. Ce jour-là, en effet, les élections qui se tenaient aux Pays-Bas n’ont finalement pas donné la victoire tant redoutée au parti d’extrême droite et anti-européen de Geert Wilders (PVV, Parti pour la liberté), mais bien aux libéraux pro-européens du VVD emmenés par le premier ministre sortant Mark Rutte. Ce résultat fut accueilli avec d’autant plus d’enthousiasme que ce scrutin était perçu comme un « test » avant une séquence électorale chargée et à haut risque en Europe, sur fond de Brexit et de « montée des populismes ».

Dans ce contexte, la « victoire » des libéraux néerlandais fut donc largement interprétée comme un signal positif pour l’Europe à partir d’une grille de lecture opposant d’un côté les forces du repli, de la xénophobie et du pessimisme aux forces de l’ouverture sur le monde, de l’optimisme et de la confiance dans une Europe perfectible, mais foncièrement désirable. Or, l’élection d’Emmanuel Macron à la présidence de la République française près de deux mois plus tard allait permettre de confirmer ce récit : en « triomphant » de Marine Lepen au second tour après être arrivé en tête au premier, Macron faisait à nouveau la preuve que, pour l’heure du moins, la démocratie, le respect des libertés et la tolérance était plus fort que la haine en Europe. De bon augure donc, alors que les Allemands, les Italiens ou encore les Espagnols seront bientôt appelés à renouveler également leur exécutif dans les mois à venir.

Pourtant, à mieux y regarder, cette lecture pose au moins deux problèmes majeurs. D’abord, elle a tendance à surestimer la « victoire » du camp européen et parallèlement à sous-estimer l’ampleur des bouleversements intervenus au sein des populations européennes en se concentrant uniquement sur l’identité du « vainqueur » des élections considérées. Or, si l’on prend le cas des Pays-Bas, par exemple, le principal enseignement du scrutin n’était pas tant la « victoire » des libéraux que la sanction de leur coalition sortante avec les sociaux-démocrates du PvdA [1], les premiers, bien qu’en tête du scrutin, perdant tout de même 5 points et 8 sièges par rapport aux précédentes élections de 2012, tandis que les seconds s’effondraient de 19 points en passant de 38 à 9 sièges ! La réelle « victoire » était ainsi bien davantage à rechercher du côté des écologistes de gauche du GL (GroenLinks) qui quadruplent quant à eux leur score en ayant notamment critiqué l’austérité en vigueur en Europe depuis la crise de 2008. Et de la même manière, le « succès » d’Emmanuel Macron en France doit d’autant plus être relativisé que son score au premier tour fut inférieur à celui obtenu en 2012 par un certain François Hollande, tandis que son résultat au second tour est dû bien plus à un rejet de Marine Lepen qu’à une franche adhésion des électeurs à son programme. Ici aussi le réel enseignement du scrutin fut ainsi surtout l’effondrement des sociaux-démocrates du PS et l’essor sur leur gauche d’une force politique ancrée dans un agenda éco-socialiste encore plus clairement en rupture avec la ligne austéritaire dominante en Europe à travers le mouvement de la « France Insoumise » de Jean-Luc Mélenchon.

Ce qui nous amène au second problème, à savoir le fait d’interpréter systématiquement ces « victoires » électorales comme étant celui du « bien » européen sur le « mal » populiste. Cette tendance ne doit évidemment rien au hasard, puisqu’elle permet de rejeter en bloc à la fois les critiques identitaires et les critiques socio-économiques portées au projet européen dans le camp honteux des « nationalistes » et autres partisans du « repli sur soi », tout en présentant, à l’inverse, la défense des valeurs européennes d’ouverture et de tolérance comme étant irrémédiablement liées à celle du libéralisme économique le plus débridé. Cet amalgame marche d’ailleurs d’autant mieux qu’il est également mobilisé dans l’autre sens par une extrême droite trop contente de se voir concéder le fait qu’une critique radicale des politiques économiques européennes doit nécessairement être aussi une critique xénophobe et identitaire de ses « valeurs culturelles ». Pourtant, s’il est bien un domaine où les dirigeants européens ont multiplié les concessions vis-à-vis des thèses et propositions de l’extrême droite c’est bien celui des valeurs de liberté et de tolérance. Il faut ainsi rappeler qu’une des clés de la « victoire » des libéraux néerlandais le 15 mars dernier fut leur reprise sans complexe de toute une série de thèmes et propositions du PVV , une voie également suivie par le gouvernement « socialiste » de Manuel Valls en France et dont celui qui en fut le ministre de l’Économie n’a jamais vraiment cherché à se désolidariser… Quant à l’Europe « rempart contre la xénophobie » qu’il suffise de rappeler le traitement honteux que réserve l’Union européenne aux réfugiés sur son sol et la facilité avec laquelle elle s’est accordée avec la Turquie pour éviter qu’ils n’y arrivent pour se convaincre de son véritable attachement à ces valeurs.

À l’inverse par contre, sur le plan économique, il n’est cette fois pas question de céder quoi que ce soit. Au contraire même, puisque Emmanuel Macron a par exemple prévu de poursuivre en l’approfondissant la même politique néolibérale qui a pourtant coûté son second mandat à François Hollande [2], tandis que le président de la Commission européenne n’a pas attendu deux jours après son élection pour lui rappeler que l’austérité et les « réformes structurelles » seraient de toute façon la seule voie tolérée par ses « partenaires » européens [3]. On le voit, c’est donc bien son projet économique et non pas tant « civilisationnel » que l’Europe cherche à tout prix à défendre contre les « populismes », au risque croissant de sacrifier celui-ci à celui-là, comme en témoignent à la fois l’installation durable de l’extrême droite dans le paysage politique européen et les propres renoncements de ses dirigeants actuels en matière de liberté et de démocratie. Dans ce contexte, la tâche de la gauche n’est pas simple. Elle doit en effet parvenir à réaffirmer la possibilité d’une défense universaliste des intérêts des classes populaires, là où l’extrême droite et ses meilleurs ennemis européens s’accordent pour en faire nécessairement une défense ethnique et xénophobe. L’effondrement des anciens partis sociaux-démocrates qui partageaient également cette lecture est de ce point de vue une bonne nouvelle puisqu’elle ouvre la possibilité d’une reconfiguration des forces de gauche autour d’un projet authentiquement anticapitaliste et internationaliste. Mais le temps presse, sans même parler de l’urgence climatique que les partisans du statu quo s’obstinent à continuer d’ignorer…



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