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Bulletin, avril 2018

Dire non, ne suffit plus. Contre la stratégie du choc de Trump

par Roger Lanoue

L’auteure de NO LOGO, de Doctrine du Choc : montée du capitalisme du désastre et de Tout peut changer, aussi championne de l’altermondialisme, nous invite aujourd’hui à sa manière habituelle, i.e. avec force exemples bien documentés, à bien comprendre sans complaisance comment on en est arrivé au monde où nous sommes, lequel a placé Trump au poste d’« homme le plus puissant du monde ». Où en somment-nous ? Comment cela pourrait-il empirer ? Et comment cela pourrait-il s’améliorer ?

Le résumé qui suit – presque caricatural - reprend quelques lignes de force mises en exergue dans son dernier livre. [1]

Comment en sommes-nous arrivés là ?

Malgré les dangers – dénoncés chaque jour - qu’il provoque, Trump s’en tire en toute impunité : 40% des Américains continuent à le soutenir, à le préférer aux alternatives. On en est là parce que nous sommes à l’époque des « supermarques ». Trump a compris que dans notre monde d’images, de réseaux « sociaux » et de consommation effrénée, le marketing est plus important que le contenu et le travail ; aussi est-il devenu graduellement depuis 30 ans plus vendeur de sa marque TRUMP en or aux développeurs immobiliers, que constructeur d’édifices imposants, ce qu’il était à ses débuts. Trump est une marque plus qu’un président ; son élection est le couronnement de la supermarque TRUMP.

Et ce phénomène n’est pas une aberration, mais plutôt la conclusion logique d’une société valorisant la fusion des humains aux corporations, les « innovateurs » ignorant ou défiant les lois et standards, les Chief Executive Officers (CEOs ) [2] superhéros, le succès compté en argent, etc., cette culture qui a gagné les cerveaux des élites d’à peu près tous les pays. La seule cohérence de Trump : être cohérent avec la marque qu’il a créée, celle du succès de la richesse amorale, celle du « winner » qui a même réussi à transformer le geste abject de mettre un employé à la porte « you’re fired » en show de masse ; et à ce rythme, pourquoi pas la guerre si Trump le « winner » devient plus riche, entre autres en faisant monter le prix du pétrole ?

Où en sommes-nous ? Climat d’inégalité

Le néolibéralisme est plus qu’une idéologie ; c’est aussi une superbe rationalisation justifiant la cupidité. « Make USA Great again » sera GREAT surtout pour les milliardaires. Trump se vend comme capable de changer le système juste assez et de nous sauver (comme les Gates, Clinton, Musk et al. l’ont prétendu avant lui), puisqu’il est devenu un super-riche en abusant du système qu’il connaît donc très bien ; alors qu’on n’a pas vraiment besoin des super-riches puisque les trillions sont là - tel que démontré en 2008 - au profit des banques. Et pourtant il est clair que du point de vue de Trump, l’environnement, le climat, la lutte contre la pauvreté c’est « out », puisqu’on ne supportera que les « winners » contre les méchants immigrants, musulmans, et autres mexicains à la peau foncée qui exploitent notre beau pays ! Il ne faut pas sous-estimer le pouvoir de la haine, laquelle aide chacun à oublier sa souffrance en en attribuant la cause à l’« autre ». C’est la peur qui mène lorsqu’il n’y a pas de vision d’espoir. (À ce sujet, voir le sidérant documentaire « Passez-moi Roger Stone » ou « Get me Roger Stone », disponible entre autres sur Netflix.)

Cela pourrait empirer

La droite, vers laquelle évolue la société occidentale, croit qu’on progresse comme société en l’organisant et en l’ordonnant de façon à protéger la propriété. Et la façon extrême d’y arriver est de blâmer les bureaucraties et les minorités en faisant rêver d’un nationalisme homogène d’antan imaginé comme idyllique.

Les perspectives qui en découlent incluent :
1) la prise de contrôle des leviers de la société par les corporations en n’allouant aux instances démocratiques que des simulacres indécents de pouvoir, comme on l’a vu en Irak et même aux États-unis,
2) une kleptocratie (les « winners ») qui vole le pouvoir pour profiter le plus rapidement possible à l’occasion de désastres naturels ou provoqués : privatiser la santé et l’éducation, profiter des prisons, des systèmes de sécurité, des crises économiques, des guerres…
3) l’élimination des contraintes d’argent en politique,
4) la multiplication des « urgences » pour présumément assurer la sécurité contre les terroristes et les armes qui pullulent, légitimant entre autres la torture puisque c’est prouvé que « ça marche »,
5) l’isolation graduelle des super-riches dans leurs ghettos paradisiaques, évitant ainsi de vivre avec ceux qui doivent endurer et nettoyer leurs dégâts.

Cela pourrait s’améliorer

Si on veut plutôt faire progresser la société en l’organisant et l’ordonnant en fonction de la valorisation des personnes humaines (et de leur environnement), c’est possible, c’est plus compliqué qu’en fonction de l’argent, mais c’est le seul espoir de survie des valeurs les plus progressistes ou humanistes auxquelles aspirent l’immense majorité des citoyens dans leur vie.
Il y a de multiples raisons de vouloir affaiblir les corporations transnationales et diminuer l’emprise du capital sur les organisations. Mais pour cela il faut dépasser le syndrome trop présent à gauche « ma crise est plus importante que la tienne ». Il faudra réussir à canaliser la rage populaire sur ce qui nous unit plutôt que sur nos différences… et évidemment plutôt que contre les immigrants, les noirs, les musulmans, etc.

Il faut résister, maintenir la pression lorsque nous gagnons, et surtout oser imaginer l’utopie que nous voulons. L’Argentine a dit non avec succès au début des années 2000 aux volontés des financiers américains ; ce qui prouve que cela peut se faire, même s’il y a recul plus tard. Idem en Espagne en 2004. En 2008, les résistances ont été insuffisantes et surtout non coordonnées lors du crash financier où les banques étaient à genoux : il n’y a pas eu de coalition progressiste maintenant une pression sur Obama laissé aux mains des « sages de Goldman Sachs ».

Osons imaginer ce que nous voulons. Lorsqu’on ose, d’autres se joignent à nous. Un exemple : Standing Rock au Dakota Nord, où les Sioux ont réussi pendant des années à résister au pipeline pour protéger leur réserve d’eau…. Réserve d’eau de – finalement - 17 millions de personnes, de sorte que des alliés aussi peu prévisibles que les Vétérans de l’armée américaine sont venus prêter main-forte aux Sioux avec leurs armes et leurs manières « différentes » !
Osons donc imaginer que c’est possible une société qui ne traite pas les gens et la terre comme des quantités négligeables, remplaçables et jetables.

Nous avons les moyens de nous sauver nous-mêmes. Les moyens financiers existent ! Voyez comme preuve le sauvetage des banques en 2008 !

Avenues d’action

Il ne faut pas seulement dire non et résister. Pas seulement questionner l’impunité des ultras riches. Pas seulement questionner les histoires qui ont mené inéluctablement au succès de Trump.

Il faut surtout protéger l’espace pour rêver et planifier un meilleur monde. Ce qui implique pour chacun de « tuer le Trump en soi », i.e. celui qui se satisfait d’apprendre par des clips résumés à la télé ou par des tweets, qui voit de la concurrence partout plutôt que de la collaboration, qui espère tacitement qu’un chef millionnaire nous sauvera, qui croit que la société n’a pas assez d’argent…

Fondamentalement comme progressistes nous avons le choix entre
-  Tenter de réformer et faire confiance aux partis politiques centristes, qui, espérons-le, feront les bons « moves », même si forcément cela inclura de l’austérité, et une bonne dose de foi dans les marchés qui en finale favoriseront le bonheur de tous via la consommation, etc. Sauf que ce scénario n’offre pas assez aux gens pour les motiver à remplacer le capitalisme.
-  Dire un grand OUI qui ne craint pas les mots redistribution de la richesse, solidarité, réparation des torts, moindre consommation, décroissance, université gratuite, doublement du salaire minimum, 100% d’énergie renouvelable, l’absurdité de la sécurité obtenue par la guerre, etc. Donc essentiellement VISER HAUT !

D’où le « Leap Manifesto », élaboré au Canada et appuyé par les Oxfam, Greenpeace, de multiples syndicats, Black Lives Matter, etc. à l’aide de Naomi Klein. Le livre conclut sur ce manifeste auquel elle espère l’adhésion du plus grand nombre ! Une utopie à la rescousse à la demande populaire !

Notes

[1Dire non, ne suffit plus. Contre la stratégie du choc de Trump, Lux Éditeur, Collection Futur proche, 2017.
NB : pour rendre mon préjugé explicite : je considère encore que Doctrine du Choc est le meilleur livre d’économie politique écrit au 21e siècle ; la thèse sous jacente en est « comment le capitalisme provoque au besoin et utilise les désastres, déstabilisants parce qu’incompris par la majorité, pour imposer des solutions pro-corporations »

[2Président directeur général



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