Bulletin, juin 2021

Une école sans murs

par Chantal Santerre, Normand Baillargeon
« La vérité ne doit pas seulement renseigner, mais inspirer ».
Rabindranath Tagore

Nos jeunes auteur.es nous parlent de causes qu’ils ont à cœur et nous les remercions de partager leurs inquiétudes et leurs espérances.

Les causes qu’ils et elles épousent ont souvent ceci en commun que l’éducation est une avenue privilégiée pour améliorer les choses. L ‘éducation a toujours été un sujet très cher à Rabindranath Tagore (1861-1941) et on a souvent pensé à lui en lisant nos jeunes auteurs.

Tagore est né à Calcutta, en Inde. Il est poète, romancier, dramaturge, peintre et compositeur, mais il est surtout philosophe et éducateur. Il a fondé sa propre école ainsi qu’une université qui sont encore aujourd’hui toujours actives.

On retrouvera dans les idées de Tagore des préoccupations et des pistes de solutions qui font écho aux enjeux soulevés par nos jeunes.

Surplus, amour et liberté

Pour bien comprendre les idées de Tagore sur l’éducation, il faut d’abord connaître sa philosophie — ce qu’il appelle sa « singulière religion d’artiste ». Elle repose sur les trois concepts suivants :

Le premier concept, celui de surplus, renvoie à cette idée que les êtres humains, et eux seuls, possèdent une réserve d’énergie, de vitalité, de capacités que n’épuisent pas les efforts qu’ils mettent à satisfaire leurs besoins premiers, immédiats, biologiques. Ce surplus est comme un tremplin à partir duquel l’être humain transcende sa condition animale, s’élève au-delà des limites de sa simple personne et accède à une part de ce qui le constitue véritablement.

La rencontre avec autrui et avec le monde naturel, les productions de l’imagination et celles de l’art en particulier, sont, on l’aura deviné, des moyens particulièrement riches et appropriés de faire usage de ce surplus.

Le deuxième concept, celui d’amour, comme le troisième, celui de liberté, concernent justement les relations que nous pouvons et devrions entretenir avec autrui et avec le monde naturel.

On ne se découvre et on ne se réalise pleinement, suggère Tagore, que par la rencontre avec autrui, ce qu’il appelle l’amour (« notre bonheur le plus grand est de nous réaliser pleinement à travers autrui, ce qui est la définition de l’amour" [1]) et notre liberté, qui n’est pas une simple affaire de non-interférence, se réalise alors pleinement, à travers la rencontre harmonieuse avec autrui et avec le monde, selon cet idéal d’unité et d’harmonie qui est au cœur de la religion d’artiste de Tagore.

On retrouve dans les textes de Ghita Kabali, L’égalité des genres, d’Edgar, Les droits LGBT+, de Selim, La condition de vie des femmes, et de Lyna sur La cause des handicapés, cet espoir dans notre capacité que nous avons (le surplus) d’agir pour changer le monde. On y entend aussi cet appel d’aller à la rencontre d’autrui de manière harmonieuse en apprenant à mieux les connaître et nous permettre d’entretenir les relations comme elles se doivent de l’être.

Le cosmopolitisme de Tagore

Le poème d’Audrey Quévillon intitulé S’ouvrir au monde a des liens avec le cosmopolitisme de Tagore. Il cherche par lui à tracer cette subtile ligne qui dessine une possible communauté politique et civique à l’abri tant d’un multiculturalisme relativiste, risquant de conduire à des formes de ghettoïsation, que d’un nationalisme de repli, dominateur et isolé.

Tagore conservera toujours un certain optimisme et la conviction que c’est dans ce cosmopolitisme qu’il défend que passe l’avenir de l’humanité. Il écrira :

«  Les choses qui possèdent cette qualité de perfection appartiennent à toute l’humanité. Étant belles, elles ne peuvent être cachées derrière des portes closes — c’est une profanation que la providence interdit. Si vous avez réussi à créer de la beauté, cela en soi est de l’hospitalité, et moi, un étranger, je peux trouver mon foyer ici au cœur de cette beauté ».

On ne peut en tout cas douter ni de l’acuité de sa perception du problème qui consiste à dessiner les contours d’une citoyenneté universelle sans rien perdre de ce qui fait la richesse de la culture de chaque nation, ni de l’actualité et de l’urgence de ce travail.

Qu’on en juge : « Le problème auquel nous faisons face est celui d’un seul et unique vaste pays appelé la Terre, un pays dont les différentes races sont comme autant d’individus qui doivent découvrir à la fois la liberté, qui leur permet d’exprimer ce qu’ils sont, et les liens qui les unissent les unes aux autres. L’humanité doit aujourd’hui se forger une unité plus vaste que jamais, plus profonde dans ses sentiments et plus forte et plus solide qu’elle ne l’a jamais été auparavant [2].

L’éducation

Tagore a cru que l’éducation jouait dans tout cela un rôle crucial :

«  Connaissez-vous votre propre esprit ? Votre culture ? Qu’est-ce qu’il y a de meilleur et de plus permanent dans votre propre histoire ? Vous devez savoir au moins cela si vous devez vous sauver de la plus grave des insultes, l’insulte de l’obscurité, du rejet. Sortez votre lumière et ajoutez-la à ce grand festival de lampes de la culture mondiale. »

Et encore :

«  Lorsque nous comprenons de manière désintéressée cette vérité, elle nous apprend que nous devons respecter ces différences entre nous qui sont bien réelles tout en étant bien conscients de notre unicité et en sachant que la perfection de cette unicité est réalisée non pas dans l’uniformité, mais bien dans l’harmonie. »

Nos jeunes auteur.es, capables de si belles et justes réflexions, se reconnaitraient-ils dans ces mots de Tagore ? Hadile, Mourir de faim au Yémen et Camille, Les enfants qui travaillent, une inégalité, retrouveraient sans doute chez Tagore leurs préoccupations pour l’éducation et pour de meilleures conditions de vie pour tous. Quant à Lily, Les cadavres marins et Audrey, Manger local… Miam !!!, elles auraient trouvé chez lui un écho à leurs engagements pour l’environnement et le respect de la nature.

En tout cas, s’étant découverts tant de points communs avec le poète-philosophe, ils auraient sans doute aimé échanger avec lui des causes qu’ils ont à cœur !

Chantal Santerre et Normand Baillargeon ont récemment publié une anthologie de Rabintranath Tagore. [3]

Notes

[1Tagore, R., The Religion of Man, George,Allen and Unwin, London, 1931, p. 30. Cité par : Gupta, Kalyan Sen Gupta, The Philosophy of Rabindranath Tagore, Ashgate Publishing Co, Hampshire, 2005, p. 14.

[2Rabindranath Tagore, Creative Unity, Macmillan, Delhi, 1980, p. 171.

[3Normand Baillargeon, Chantale Santerre, Une école sans mur , Écosociété, Montréal, 2021, 224 pages.



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