Bulletin, avril 2018

Un rêve fou d’autogestion

par Jeanne Gendreau
« Ne doutez jamais qu’un petit groupe d’individus conscients et engagés puisse changer le monde, c’est de cette façon que cela s’est toujours produit ».

Magaret Mead

En décembre 2017, le rêve du bâtiment 7 à Pointe-Saint-Charles devenait réalité alors que commençaient les travaux d’aménagement d’un vieil entrepôt du CN. Contre vent et marée, 10 ans d’action citoyenne ont permis de transformer un vieil entrepôt en espace communautaire multifonction autogéré. Qu’y a-t-il donc, là, dans cette population, qui a permis une réalisation comme celle du Bâtiment 7 ? Qu’y a-t-il de l’ordre des « communs » qui lui soit spécifique ? [1]

Une tradition de luttes

Ce qui se vit actuellement autour de ce vieux bâtiment rénové s’inscrit dans l’histoire de Pointe-St-Charles. Ce sont ces luttes et ce qu’elles ont permis de réaliser qui font la richesse du quartier. Les luttes des citoyens commencent avec l’installation de grandes et de moyennes entreprises, attirées par la proximité des axes de transport. Les ouvriers luttent déjà pour l’amélioration de leurs conditions de travail et salariales et un mouvement de contestation prend forme contre les inégalités flagrantes. Ce fut sans aucun doute, le premier jalon d’un mouvement de solidarité.

Dans les années 1960, alors que ces mêmes entreprises eurent délaissé le quartier pour maximiser leurs profits sur d’autres territoires, le niveau de vie de la majorité de la population du quartier de la Pointe diminue considérablement : chômage et bien-être social deviennent la norme. Économiquement, Pointe-St-Charles devient alors le quartier le plus « défavorisé » de Montréal. Pour faire face à cette situation, les citoyens unissent leurs forces et deviennent créateurs de richesse collective.

La fondation de cliniques (médicale et juridique), autogérées et correspondant aux besoins et aux caractéristiques de la population a été la première manifestation concrète de ce mouvement des communs dans le quartier. Maintenir les principes d’autogestion responsable propres à ces cliniques et refuser que les gouvernements imposent leurs normes (comme dans le cas des CLSC) a nécessité de nouvelles luttes qui, à leur tour, se sont inscrites dans l’histoire commune de la Pointe. Ces cliniques fêtent leur 50ème anniversaire cette année. Ce sont des biens communs encore menacés et qui doivent être défendus contre plusieurs interventions extérieures. Mais leur existence est source de fierté, et la promesse qu’une réalisation citoyenne est possible.

L’acquisition de compétences en « solidarité » est devenue une caractéristique du quartier : de nombreux organismes de soutien, de services et de partage se sont créés à travers les décennies. «  Action Gardien », une table de concertation réunissant une grande partie de ces organismes, fait partie intégrante (avec la Pointe Libertaire) de l’histoire du Bâtiment 7.

Au début des années 2000, Loto-Québec (géré par l’État) et le Cirque du soleil (une multinationale) ont voulu s’approprier le centre du quartier Pointe-St-Charles, pour en faire le cœur d’un développement immobilier et récréotouristique, avec, comme élément d’attraction, un casino. La résistance citoyenne, s’est rapidement organisée, forte de son expérience. La population ne voulait pas de « machines à sous », non plus que des condos de luxes qui l’auraient obligée à quitter le quartier, non plus que des spectacles grandioses, ni des restos branchés inaccessibles. Les citoyens se doutaient bien que les emplois promis n’étaient pas nécessairement pour eux. Ces projets ne pouvaient, en fait, que générer encore plus d’inégalités et déposséder les gens du quartier de leur environnement et de leur culture.

Deux visions du monde se sont alors heurtées : celle des promoteurs pour la propriété privée et le libre marché, vision dominante du néolibéralisme, et la vision citoyenne d’une utilisation en commun des ressources disponibles tel le bâtiment désaffecté du CN. C’est sans doute la culture acquise depuis des décennies par les citoyens du quartier qui a créé une telle synergie sociale : la lutte contre l’envahissement du quartier s’est transformée en action par l’acquisition de ce bâtiment désaffecté qui deviendra Bâtiment 7. [2]

Une fabrique d’autonomie collective

Lors la 1e assemblée générale du 18 février 2018, le Collectif 7 à nous, divisé en plusieurs groupes selon les projets et les ateliers, a présenté 10 ans de travail commun. Une centaine de personnes environ ont contribué d’une façon ou l’autre à l’idée et à la réalisation de l’ensemble. Chaque projet, chaque atelier est le fruit d’un consensus au niveau du groupe. C’était un défi de taille, et, à cette étape-ci, il a été relevé.

Ce long processus a donné naissance à la Fabrique d’autonomie collective qui commencera ses activités en avril. La Fabrique répondra à certains besoins : se nourrir (épicerie Le Détour, jardin et/ou serre communautaire), se véhiculer (atelier pour apprendre à se débrouiller mécaniquement avec le vélo et l’auto), s’exprimer artistiquement, développer des habiletés et des compétences, (atelier de photos numériques et argentiques, céramique, etc.), créer du travail rémunérateur (atelier d’ébénisterie et de coulage du métal), créer des liens, se détendre (pub et brasserie). Dans un avenir plus éloigné, une chambre des naissances et une garderie (CPE) devraient voir le jour.

Un mode de gestion a été défini avec des règles de gouvernance responsable adoptées par consensus. Une cellule « conflits et nœuds » permettra de résoudre les divergences si elles se manifestaient. Les militants avouent ressentir un grand vertige depuis que les locaux ont pris forme, que les équipes se sont vraiment constituées et que les jours se comptent en semaines avant l’ouverture officielle. Vouloir créer un nouvel ordre social par une action concrète et collective dérange. Le contrat de propriété collective qui unit la Fabrique d’autonomie collective est à l’opposé du paradigme de propriété privée et de consumérisme qui domine actuellement dans nos sociétés néolibérales. Comment les « communeurs » s’adapteront-ils aux pressions du marché, au désir d’accaparements externes ? A la nécessité de financement ? Comment être les gardiens des valeurs d’autonomie et de solidarité ? Cette forme d’action collective sera-t-elle viable ?

Se réapproprier des espaces publics les penser, les gérer équitablement, les protéger, et les utiliser collectivement crée une nouvelle forme de pouvoir citoyen. C’est un défi qui va au-delà de l’échange de services et de création de nouvelles ressources. La richesse spécifique de Pointe-St-Charles est d’avoir créé ce pouvoir citoyen riche des luttes passées et de réalisations durables. Vivre en commun de façon responsable une nouvelle vision du monde ne peut que créer un mouvement générateur dont la portée n’est pas encore connue. Cette dynamique particulière est unique parce qu’elle s’est constituée à partir d’une histoire locale. Une telle transformation sociale peut-elle s’inventer ailleurs, dans d’autres espaces de vie, dans d’autres quartiers, dans d’autres villes ? Ce champ d’énergie particulier à Pointe-St-Charles pourra-t-il produire d’autres utopies citoyennes ? Et pourtant, il en faut beaucoup d’autres !

Notes

[1Les communs sont à la fois ressource, communauté et ensemble de règles sociales. Ils représentent des logiques des dynamiques sociales véritablement nouvelles et différentes.
http://docs.eclm.fr/pdf_livre/364RenaissanceDesCommuns.pdf

[2L’histoire de ce cheminement est relatés dans : La Pointe Libertaire, Bâtiment 7. Victoire populaire à Pointe-St-Charles, Écosociété 2013



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