Bulletin, février 2020

PEUT-ON GUÉRIR DU MAL DE L’INFINI ?

par Jeanne Gendreau
« Toute société est constituée par l’idée qu’elle se fait d’elle-même ».

Émile Durkheim

Peut-on réellement « Guérir du mal de l’infini » ? Dans cet ouvrage sans concession, Yves-Marie Abraham, militant décroissantiste et professeur aux HEC tente de comprendre d’où vient cette obsession de la croissance qui est en train de tout détruire. Bien que s’inspirant du marxisme, l’auteur en élargit grandement le concept : il inclut la Nature et les êtres vivants non humains qui sont des composantes indispensables au rééquilibrage de l’Écosystème. Guérir de ce mal infini et entretenir la machine capitaliste est tout simplement impossible. Que l’on regarde l’aspect historique, sociologique, religieux, etc. la constatation est la même : la reproduction de ce système menace la planète au complet, même ceux qui semblent en bénéficier. Bien qu’il y ait urgence, guérir de la croissance est un long processus, qui ne se fera pas sans heurt et sans un renoncement en profondeur à nos croyances, valeurs et modes de vie.

La croissance est une autodestruction

Tous les êtres de la Planète Terre sont mis en danger par l’impératif de la croissance à travers la production d’artéfacts, de marchandises. En plus d’épuiser les ressources finies (non renouvelables), tout l’environnement est envahi de détritus, de déchets. Nous passons progressivement de l’ère de l’anthropocène à l’ère du « poubellocène », car le recyclage n’est pas non plus infini.

Le cercle qu’on qualifie de « vertueux » quand on parle du dogme sacré de l’économie est bien davantage un cercle vicieux pour l’ensemble des espèces vivantes : faire du profit oblige que nous pigions dans les ressources indispensables à la vie : l’air respirable, l’eau buvable et les sols fertiles, éléments qui ne se renouvelleront pas, quelles que soient les prouesses technologiques.

La croissance dite « verte » (développement durable, green new deal, économie circulaire, etc.) reproduit tout autant cette spirale, car on ne substitue pas les ressources, on les additionne [1] « Il est urgent que nos « leaders environnementaux » cessent d’être les commis voyageurs du « capitalisme vert », spécialisés dans la promotion des marchandises propres  ». Incitant ainsi à «  polluer moins pour polluer plus longtemps » et amenant le troupeau encore plus près du précipice, tout en les bernant : « Oui, Nous pouvons croitre et DURER ! ».

La croissance comme source d’inégalités de plus en plus insoutenables

Les inégalités de classes entre les Bourgeois, « buveurs de sueur » et les travailleurs ont toujours fait partie du discours marxiste. Mais la course à la croissance permet d’en mettre d’autres en relief : en plus des injustices intragérénationnelles (« une minorité de joueurs parvient effectivement à exploiter la majorité »), notons les inégalités intergénérationnelles ( les générations futures vont devoir vivre avec un garde-manger terrestre qui ne cesse de se vider, tandis que les poubelles sont sur le point d’envahir la cuisine ), et, perspective vraiment nouvelle, les injustices interspèces qui constituent les torts immenses subis par les végétaux, les animaux et les écosystèmes. Ce sont ces rapports profondément inégaux qui sont à l’origine et qui continuent de soutenir l’économie capitaliste et par le fait même l’Entreprise-monde. Un monde plus juste ne pourra jamais cohabiter avec la perpétuation du jeu de la croissance infinie. La croyance que les richesses puissent être redistribuées, que chacun aura « sa juste part » à l’intérieur du capitalisme, est une illusion ancrée chez plusieurs acteurs sociaux « progressistes ».

La croissance est un piège

La course à la croissance ne serait pas inscrite dans les gènes humains et ne serait pas non plus un désordre mental. Cette obsession à vouloir améliorer son sort en produisant et consommant des biens [2] serait plutôt un piège dans lequel nous sommes tous tombés, y compris ceux qui en bénéficient. On ne naît pas forcément « homo oeconomicus », on le devient pour s’adapter aux règles exponentielles du profit. L’homo eoconomicus est un être aliéné qui n’est « maître d’à peu près rien, pas même des décisions les plus importantes concernant sa vie  ».

Une planète entièrement colonisée

L’Entreprise-monde, qui a colonisé la planète Terre, est donc supportée par un concept sacralisé : [3]. C’est au nom de ce sacro-saint principe que la course effrénée à la croissance s’amplifie. Au nom de ce principe, on autorise l’Entreprise-monde à prendre le pouvoir sur tous les écosystèmes qu’elle peut piller et détruire. Les êtres humains ainsi asservis développent de plus en plus de mécanismes de défense pour survivre (évasion par toutes sortes de moyens eux-mêmes plus ou moins destructeurs). Mais le bonheur et le bien-être ne sont pas des indices économiques. Même l’amour et l’amitié ont été colonisés par des multinationales. Pas étonnant qu’il y ait autant d’individus souffrants.

Cette machine infernale, capital-entreprise-croissance, non seulement l’humain en fait partie, mais elle a colonisé presque toutes les parties de son être. Les façons de penser, de ressentir, de vivre, que cette puissante machine oblige ont été bien intégrées et il est donc très difficile de s’en distancer et de les observer. Ce processus pourrait être à l’origine des réactions de déni et de pensée magique collective face à cette urgence climatique pourtant scientifiquement et clairement démontrée.
L’État a aussi été colonisé par l’Entreprise-monde. La démocratie qu’on appelle « représentative » ne peut qu’être le reflet, la réplique de l’Entreprise-monde, puisque celle-ci s’impose à tous les niveaux. Quand il y a apparence de menace envers marchandises, commerces ou entreprises, l’État devient répressif et violent. Même les révolutions socialistes ont travesti l’État en entreprise. Leurs prises de contrôle n’ont pas du tout libéré les sociétés de la tyrannie capitaliste. Au contraire, ce socialisme a « constitué la version la plus pure ou la plus caricaturale qui soit de l’Entreprise-monde ».

Se guérir en « communalisant » ?

Si l’État ne peut pas être la « constituante » susceptible d’entamer un processus de transformation et de sortie du capitalisme à travers la démocratie, quelle est l’alternative qui pourrait alors émerger ? Les ONBL (qualifiées par l’auteur de « éboueurs du capitalisme »), les modestes PME (il y a un Total et un Walmart en puissance en chacune d’elles), ne peuvent que constituer un antidouleur momentané et non un processus de transformation.

Mais remettre en cause un modèle d’existence qui est de surcroit intériorisé donne le vertige. Les alternatives suggérées par les mouvements de décroissance, même « conviviale », ne peuvent qu’être difficiles à intégrer dans le contexte actuel pour toutes les raisons développées tout au long de cet ouvrage.

Communaliser ou tenter les « communs » pourrait être une première étape vers un changement de paradigme en mettant les jalons d’un nouveau vivre-ensemble : sans qu’il y ait « un grand soir », investir un « commun » est révolutionnaire de par ses principes de base : la notion de propriété privée et de croissance dirigée vers le profit ne fait pas partie de la vie commune : on produit ce qui est nécessaire à l’existence, en respectant tous les éléments de l’écosystème. Les tâches utiles à la vie de la communauté sont partagées également entre tous les membres selon leur potentiel, leurs capacités [4], etc. Et, finalement, le principe qui chapeaute de façon incontournable la vie dans un commun : décider ensemble du comment on veut vivre. Un commun se coordonne nécessairement de façon horizontale et expérimente certaines formes d’autogestion et de démocratie directe [5] .

Il y a plusieurs types de communs, allant du lieu de vie (comme la ZAD de Notre-Dame -des- Landes [6] ) à un lieu d’activités épisodiques, comme un jardin collectif ou même un cercle de tricot [7] . Tous les communs n’ont pas la même portée politique de transformation, mais ils constituent chacun une expérience différente de vie.

Certaines formes de communs ne menacent pas l’Entreprise-monde, loin de là ! Aussi pour « communaliser » une société, il faut en amont une vision et une certaine volonté politique. Mais une politique à petites échelles, précise l’auteur ! Les petites municipalités, les quartiers peuvent enclencher progressivement des démarches pouvant déboucher sur un ou plusieurs communs. Et progressivement changer les structures de proximité.

Une autre façon de vivre un commun est de protéger un territoire menacé. Se pose ici la délicate question de la violence (est-elle de la légitime défense ?) et/ou de la désobéissance civile. Quand une minorité s’accapare l’espace commun à ses propres fins et le travestit, comment le protéger et le réapproprier collectivement ?

Finalement…

En refermant ce livre [8] , le lecteur ne peut qu’être conscient de l’inutilité de lutter à l’intérieur de la spirale croissance. C’est déjà là un paradigme nouveau, qui oblige à envisager des transformations souvent en rupture avec ce qui est intégré profondément en chacun de nous, quels que soient notre rôle et notre action dans la société. Mais il n’y a aucun argument décisif et définitif et le débat est loin d’être clos. L’auteur a mis la table : Il suscite des réflexions et des discussions difficiles, mais indispensables sur l’avenir de « notre » monde.

Notes

[1L’effet « rebond » documenté par Devons en 1800 sur le charbon s’avère valable dans toutes les situations où il y a une course aux nouvelles technologies : en diversifiant les matières, on consomme plus .

[2Aux pages173, 174, 175, l’auteur semble s’amuser à décrire avec une certaine ironie comment la « classe moyenne » tente de s’adapter à ce modèle

[3l’économie François Legault s’indignait ainsi suite à l’occupation des voies ferrées par des militants anti gazoduc : « On n’a pas le droit de prendre l’économie en otage » (18 février 2020).

[4Notons ici que YMA s’insurge contre les responsabilités « genrées » et privilégie l‘écoféminisme comme un moteur important de changement des mentalités.

[5Bâtiment 7, Fabrique d’autonomie collective, situé à Pointe-St-Charles à Montréal, illustre très bien ce qu’est un commun. Voir le bulletin d’Attac, avril 2018 et juin 2019

[7Le collectif « Mailles à part » a été un lieu de mobilisation et de réflexions pendant le Printemps Érable de 2012. https://www.youtube.com/watch?v=ZxsyioIZI8g et ont créée « Tricot, Rêve& Révolte https://www.youtube.com/watch?v=ZxsyioIZI8g, un documentaire de 32 minutes par Maxime Faure, 2012.

[8Une entrevue avec YMA menée par Fred Savard complète la lecture https://share.transistor.fm/s/6e8a341f



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