Bulletin, avril 2018

Les inégalités ne sont pas une fatalité

par Monique Jeanmart
« L’utopie c’est ce qui n’a pas encore été essayé ».

Théodore Monod

Janvier 2018, une fois encore depuis 10 ans une étude du Centre canadien des politiques alternatives (CCPA) montre les écarts astronomiques entre les salaires des travailleurs canadiens et ceux des Présidents directeurs généraux (Pdg) les mieux rémunérés du Canada.
Le 3 janvier à 11 :47 précisément, l’élite des chefs de direction avait gagné le salaire annuel moyen d’un travailleur à temps plein. En se basant sur les données de 2017, la rémunération moyenne des cent Pdg les mieux payés était de 9,5 millions – soit 193 fois le salaire industriel moyen (49, 510 dollars). Un retour en arrière montre que cet écart ne fait que croitre : en 2014, les plus hauts salaires équivalaient à 184 fois le salaire moyen [1] ; en 1998, le ratio était de 103 fois le salaire moyen. Une fois encore, l’immense disparité entre les salaires des travailleurs et la rémunération des hauts dirigeants des entreprises cotées en Bourse fait la manchette et suscite indignation et incompréhension.

Ces données ne sont que le symbole d’un phénomène qui traverse nos sociétés depuis une trentaine d’années : l’augmentation constante des écarts des revenus dans la majorité des pays occidentaux principalement anglo-saxons.

En 2013, Thomas Piketty [2] provoquait une onde de choc. En se basant sur les statistiques des
revenus disponibles et les patrimoines depuis le 18e siècle dans quelque 20 pays, il montre que les inégalités de revenus et de patrimoines explosent depuis une trentaine d’années et que cette progression a profité aux plus riches des plus riches [3] . Son analyse identifie 3 périodes importantes dans cette évolution, la première se poursuivant jusqu’en 1945, jusqu’à la fin de la 2ème Guerre. Une grande concentration de revenus au sommet de la pyramide sociale caractérisait cette première période.
De 1945 au début des années 1970, la part des richesses accaparée par les plus riches diminue sensiblement. Ces 30 années sont uniques dans l’histoire : car elles ont vu simultanément une augmentation considérable de la richesse en même temps qu’une réduction significative des inégalités. Appelées Trente glorieuses, elles se caractérisent par une productivité accrue due à d’importants changements technologiques et à une réorganisation du travail accompagné d’un nouveau rapport salarial. Ces transformations s’accompagnent d’un nouveau rôle pour l’État : politiques sociales de redistribution et politiques économiques d’encadrement des systèmes financiers.
Une troisième étape, qui débute vers le milieu des années 70 et se poursuit de nos jours, se caractérise par un retour de la concentration de la richesse aux mains des plus fortunés. Dans les pays industrialisés, les inégalités de revenus et de patrimoine explosent et pourraient même atteindre les sommets du capitalisme sauvage du début du 19e siècle.

En 2018, un autre rapport [4] piloté par une centaine de chercheurs – dont Thomas Piketty - décrit la géographie et la dynamique des inégalités dans le monde sur les 3 dernières décennies. Le travail de ces chercheurs montre que 2 forces divergentes sont à l’œuvre dont la 2e l’emporte clairement. Si la croissance des pays émergents (principalement Brésil, Russie, Inde, Chine) a réduit les inégalités entre les États, les inégalités à l’intérieur des pays – émergents comme développés – ont connu une hausse significative. Force est de constater que si la richesse mondiale s’est considérablement accrue ces dernières années, celle-ci prend la forme d’un paradoxe : dans un monde qui produit de la richesse comme jamais celle-ci est de moins en moins redistribuée. Partout le capitalisme évolue en faisant des gagnants et des perdants. Malgré ce que démontrent toutes les théories du développement, produire de plus en plus de richesses produit aussi plus d’inégalités. Au niveau mondial le 1% du haut a capté deux fois plus de croissance que la moitié inférieure. Partout, c’est l’extrême minorité d’individus les plus riches qui s’accaparent les fruits de la croissance.

Qu’en est-il au Québec ?

On entend souvent dire que le Québec manque de riches et qu’augmenter l’impôt des riches ne suffirait pas pour réduire les inégalités. Qu’en est-il ? Si on étudie l’évolution des revenus au Québec, on constate que le revenu des Québécois riches suit la même tendance que dans les pays anglo-saxons. « Alors que le revenu des contribuables qui forment le premier 99% de la distribution des revenus n’a augmenté que de 12% entre 1982 et 2010, ceux du 1% ont connu une croissance de 86% au cours de la même période. Et ce en tenant compte de l’inflation et après le passage de l’impôt (…). Plus on monte dans l’échelle des revenus, plus l’augmentation est forte à travers le temps. De 1993 à 2010, les revenus du 1% ont crû de 29%, ceux du 0,1% de 42%, ceux du 0,01% de 68% ». De plus, la part qui reste entre les mains du 1% après impôt est passée de 5,2 en 1982 à 8,3 en 2010. Julia Posca précise que « n’eut été la fiscalité progressive en vigueur ici, ces contribuables les plus fortunés auraient accumulé autant de revenus que les 3,1 millions de personnes qui composent la moitié des contribuables les plus pauvres » [5]

À l’origine de la croissance des inégalités

Dans le discours économique ambiant, les inégalités sont vues comme inévitables si on veut créer davantage de richesses. Même si elle ne résiste pas aux faits, la théorie du ruissellement (trickle down effect) qui veut que la richesse des riches finisse par retomber sur les pauvres a encore de beaux jours. C’est elle qui justifie la scandaleuse réforme fiscale de Donald Trump aux États-Unis. C’est ce même discours qui veut que le talent doublé de la volonté et du travail expliquent les inégalités. Pourtant la perspective historique permet de mettre en évidence l’importance de facteurs tels que le rôle de l’État dans la redistribution, le contexte global de transformation du capitalisme, la place qu’occupent les acteurs dans les rapports sociaux - laquelle permet un mode d’appropriation de la richesse qui n’est pas égal pour tous.

Au début des années 80, la montée en puissance des compagnies transnationales et la mise en réseau des marchés financiers mènent à une transformation structurelle du capitalisme. Ces changements s’accompagnent d’une volonté de libérer le capital des entraves de l’État keynésien afin de restaurer la domination de l’élite économique. Ce néolibéralisme s’incarne dans une nouvelle classe politique dont Margaret Thatcher et Ronald Reagan seront les leaders. Idéologues, penseurs et économistes militent pour un retour aux véritables fondements du capitalisme : un marché déréglementé et la libre concurrence à la grandeur de la planète. L’objectif ultime étant « d’établir la suprématie du marché sur les pouvoirs publics, au motif que le marché libre est le répartiteur optimum des ressources et des revenus ». [6] Pour l’entreprise considérée comme un actif, créer de la valeur pour les actionnaires l’emporte sur des considérations liées à l’emploi ou au développement des activités. La rentabilité à court terme prime désormais sur toute autre considération, ce qui entraine fusion-acquisition, restructuration, délocalisation, licenciement, détérioration des conditions des travailleurs, etc.

Devenu le dogme idéologique dominant, le néolibéralisme a pour conséquence la transformation du rôle de l’État dans sa capacité de redistribuer la richesse et de réguler les marchés financiers. La croissance des inégalités est la conséquence de la montée en puissance des marchés financiers qui permet à l’élite économique – avec la complicité de la classe politique – de s’accaparer la valeur produite par le travail.

Pour en finir avec les inégalités

La hausse des inégalités n’est pas un accident de l’histoire mais le résultat d’une réorganisation du capital permise par des décennies de politiques néolibérales. Les récentes politiques d’austérité ont eu des conséquences – parfois dramatiques – sur toutes les facettes d’un phénomène dont la dimension économique n’est que le cœur du problème.

Lutter contre les inégalités passe d’abord par un réinvestissement dans les services publics de qualité : éducation, santé, services de garde, etc. Ces politiques redistributives ne sont possibles que par la mise en place d’une fiscalité plus juste, la lutte contre l’évasion et l’évitement fiscal la fin des paradis fiscaux.

Ultimement, c’est aux fondements mêmes du capitalisme qu’il faudra s’attaquer. Réduire les inégalités ne pourra se faire dans un capitalisme qui repose sur le principe même de la propriété privée et qui détruit la planète parce qu’il a fait de la course à la croissance infinie son but ultime. Il faut oser l’utopie d’une prise en charge collective des moyens de production en redonnant aux citoyens le pouvoir de choisir et de décider localement de l’organisation de la vie sociale sur le modèle des « communs ». Redonner le pouvoir aux citoyens et en finir avec les inégalités : une des avenues pour sauver la planète.

Notes

[1Le Devoir, 4 janvier 2017

[2Thomas Piketty, Le capital au XX1e siècle, édition du Seuil, 2013

[3Voir le Bulletin d’Attac, avril 2015.

[4Alternatives économiques, janvier 2018, no 375

[5Julia Posca, Croissance des inégalités de revenus : le Québec ne fait pas exception, in le Bulletin d’Attac, mars 2014, no 43

[6Jacques Gélinas, L’idéologie qui a tracé la voie pour une crise globale,
https://www.jacquesbgelinas.com/lideologie-qui-trace-la-voie-pour-crise



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